Nasique
Nasalis larvatus
Le singe au nez impossible est le meilleur nageur de tous les primates — et il ne vit qu'à Bornéo.

FICHE D'IDENTITÉ
| Classification | Ordre des Primates, famille des Cercopithecidae, sous-famille des Colobinae |
| Nom scientifique | Nasalis larvatus (Wurmb, 1787) |
| Taille | 60-76 cm (corps) + queue de 55-75 cm ; mâle nettement plus grand que la femelle |
| Poids | 16-22 kg (mâle), 7-12 kg (femelle) |
| Vitesse | Agile dans les arbres ; nage à ~6 km/h |
| Longévité | 20-25 ans à l'état sauvage |
| Profondeur | Plongeur d'eau douce et saumâtre — capable de nager 20 m sous la surface |
| Régime | Folivore — feuilles, graines, fruits non mûrs, occasionnellement fleurs et insectes |
| Statut UICN | En danger (EN) — population en déclin de plus de 50 % en 40 ans |
PORTRAIT
Le nasique n'a rien à faire sur un site de plongée. Mais les plongeurs qui viennent à Bornéo pour Sipadan, Mabul ou Layang-Layang le croisent presque inévitablement — et n'oublient jamais la rencontre. Car ce primate au physique improbable vit dans les mangroves et les forêts riveraines qui bordent les côtes et les rivières de l'île, souvent à quelques kilomètres des embarcadères de plongée.
Nasalis larvatus est le singe le plus reconnaissable de la planète. Le mâle adulte porte un nez énorme, pendulaire, qui peut dépasser 10 cm de long et pendre au-dessous de la bouche. Ce nez charnu rougit et gonfle sous l'effet de l'émotion ou de l'excitation. La femelle, plus petite, arbore un nez retroussé bien plus discret. Ajoutez un ventre protubérant, un pelage roux doré sur le dos et blanc crème sur le ventre, et vous obtenez l'une des silhouettes les plus singulières du règne animal.
L'espèce est strictement endémique de Bornéo — la troisième île du monde par la superficie, partagée entre la Malaisie (Sabah et Sarawak), l'Indonésie (Kalimantan) et Brunei. On ne la trouve nulle part ailleurs. Elle occupe un habitat très spécifique : les forêts de mangroves, les forêts marécageuses de tourbières et les forêts riveraines le long des cours d'eau, rarement à plus de quelques kilomètres de la côte ou d'une rivière.
RECONNAÎTRE
Le nasique ne se confond avec aucun autre primate. Le nez du mâle adulte suffit à l'identification — aucun autre singe au monde ne porte un appendice nasal de cette taille. Chez les jeunes mâles et les femelles, le nez est plus petit et retroussé, mais la silhouette générale reste unique : un ventre rond et ballonné, des bras longs, une queue épaisse à la base.
Le pelage est bicolore. Le dos, les épaules et le sommet de la tête sont roux à brun-orangé. Le ventre, la face interne des membres et la région lombaire sont blanc crème à gris clair. Le visage est nu, de couleur rosée à rougeâtre, encadré par une collerette de poils clairs. Les pieds et les mains sont gris ardoise.
À distance, dans la canopée, c'est souvent la taille qui trahit le nasique. Le mâle est l'un des plus grands singes d'Asie du Sud-Est — seul l'orang-outan le dépasse. Les groupes se repèrent aussi au bruit : le mâle dominant émet un cri nasal puissant, amplifié par la caisse de résonance de son nez, qui porte à plusieurs centaines de mètres à travers la forêt.
Pour des sous-titres en français : lancez d’abord la vidéopuis cliquez sur la roueen haut à droite de la vidéo, sélectionnez « Sous-titres », puis « Traduction automatique » et choisissez « Français ».
MODE DE VIE
Le nasique est un animal grégaire. Il vit en groupes de 10 à 30 individus, organisés autour d'un mâle dominant et de plusieurs femelles accompagnées de leurs petits. Les mâles célibataires forment des bandes séparées. Le soir, plusieurs groupes convergent vers les mêmes arbres-dortoirs au bord de l'eau — un spectacle que les naturalistes et les photographes viennent observer depuis des bateaux.
Le régime alimentaire est essentiellement folivore. Les feuilles constituent 50 à 70 % de l'alimentation, complétées par des graines, des fruits non mûrs et, occasionnellement, des fleurs ou des larves d'insectes. Le nasique évite les fruits mûrs : leur teneur en sucre provoque une fermentation excessive dans son estomac spécialisé, potentiellement mortelle. Ce régime impose un appareil digestif complexe — un estomac à plusieurs chambres comparable, dans son principe, à celui des ruminants. C'est cette fermentation bactérienne permanente qui donne au nasique son ventre ballonné si caractéristique.
Mais c'est dans l'eau que le nasique stupéfie. Il est le meilleur nageur de tous les primates. Ses pieds postérieurs sont partiellement palmés — une adaptation unique chez les singes — et il nage avec aisance en eau libre, traversant régulièrement des bras de rivière de 20 mètres de large ou plus. Il peut plonger et nager sous l'eau sur une vingtaine de mètres. Les groupes traversent les rivières en file indienne, parfois en sautant d'une branche surplombante avec un plat retentissant. Les crocodiles sont le principal danger lors de ces traversées — le nasique choisit ses points de passage avec soin.
Le nez spectaculaire du mâle n'est pas un accident de l'évolution. Il joue un double rôle : signal sexuel (les femelles préfèrent les mâles au nez le plus volumineux) et amplificateur acoustique (le nez agit comme une chambre de résonance qui augmente le volume et modifie le timbre des cris d'alarme et de ralliement du mâle). Les études montrent que la taille du nez est corrélée positivement à la taille des testicules et au nombre de femelles dans le harem — un indicateur direct de succès reproductif.
OÙ L'OBSERVER
Le nasique ne vit qu'à Bornéo, dans les forêts côtières et riveraines. Voici les destinations les plus accessibles, dont plusieurs se combinent naturellement avec un séjour plongée :
Bako National Park (Sarawak, Malaisie). Le plus ancien parc national de Sarawak, accessible en 40 minutes de bateau depuis Kuching, est le site le plus fiable pour observer le nasique à l'état sauvage. Les sentiers côtiers traversent des forêts de mangrove et des plages où les groupes descendent en fin d'après-midi. Le parc abrite environ 275 nasiques — une densité exceptionnelle pour une superficie réduite (27 km2). L'observation se fait à pied, souvent à moins de 10 mètres.
Rivière Kinabatangan (Sabah, Malaisie). Le plus long fleuve de Sabah traverse l'une des dernières forêts alluviales intactes de Bornéo. Les croisières en bateau au lever et au coucher du soleil offrent des observations quasi garanties de nasiques rassemblés dans les arbres-dortoirs en bordure de rivière. Le Kinabatangan est aussi l'un des rares endroits où l'on peut observer nasiques, orangs-outans, éléphants pygmées de Bornéo et calaos dans la même journée. Les lodges de Sukau et Bilit sont les points d'accès principaux.
Labuk Bay Proboscis Monkey Sanctuary (Sabah, Malaisie). À 45 minutes de Sandakan, ce sanctuaire semi-sauvage dispose de plateformes d'alimentation où les nasiques se présentent aux heures de nourrissage (9 h 30 et 14 h 30). L'observation est facile et rapprochée — idéale pour la photographie. L'approche par le nourrissage fait débat parmi les naturalistes, mais le site a contribué à la protection de la forêt de mangrove environnante.
Tanjung Puting (Kalimantan central, Indonésie). Ce parc national, surtout connu pour ses orangs-outans et le centre de réhabilitation de Camp Leakey, abrite aussi une population significative de nasiques. Les croisières en klotok (bateau traditionnel) sur la rivière Sekonyer permettent d'observer les deux espèces. Le nasique se montre en fin de journée dans les arbres riverains.
Combinaison plongée + nasiques. Les plongeurs qui viennent à Sabah pour Sipadan ou Mabul peuvent facilement intégrer une excursion de 2-3 jours sur le Kinabatangan (transfert par Sandakan). Ceux qui explorent le Sarawak (parc marin de Tunku Abdul Rahman, épaves de la Seconde Guerre mondiale) combinent avec Bako depuis Kuching. Bornéo est la seule destination au monde où l'on peut plonger sur des récifs immaculés le matin et observer un singe qui nage l'après-midi.
CALENDRIER DES OBSERVATIONS
| Destination | J | F | M | A | M | J | J | A | S | O | N | D |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Bako National Park | ||||||||||||
| Kinabatangan | ||||||||||||
| Labuk Bay | ||||||||||||
| Tanjung Puting | ||||||||||||
| Plongée Sipadan |
Cliquez sur chaque bouton pour afficher/cacher
Les nasiques sont résidents et visibles toute l'année. La saison sèche (mars-octobre) offre les meilleures conditions d'observation : accès plus facile aux sentiers, visibilité dégagée dans la canopée et rassemblements plus concentrés aux points d'eau. La saison des pluies (novembre-février) rend les déplacements plus difficiles (sentiers inondés, rivières en crue) mais les observations restent possibles, notamment à Labuk Bay où le nourrissage fonctionne toute l'année. Sipadan accueille les plongeurs 12 mois sur 12.
CONSERVATION
Nasalis larvatus est classé En danger (EN) sur la Liste rouge de l'UICN. Sa population a décliné d'au moins 50 % au cours des 40 dernières années. On estime qu'il reste entre 7 000 et 25 000 individus à l'état sauvage, un chiffre imprécis qui traduit la difficulté de recenser un primate vivant dans des forêts denses et inondées. L'espèce est inscrite à l'Annexe I de la CITES (commerce international interdit) et protégée par la législation malaisienne et indonésienne.
La menace principale est la destruction de l'habitat. Les forêts de mangrove et les forêts marécageuses de Bornéo sont converties à un rythme alarmant en plantations de palmiers à huile, en bassins d'aquaculture et en zones urbaines. Le nasique ne s'adapte pas à la forêt secondaire ni aux plantations — quand son habitat disparaît, il disparaît avec. La fragmentation forestière isole les populations et empêche les échanges génétiques.
Le braconnage, bien que moins massif que pour d'autres espèces, existe : le nasique est chassé pour sa viande dans certaines régions de Kalimantan et capturé vivant pour le commerce illégal d'animaux exotiques. Les incendies de forêt, récurrents en année El Nino, constituent une menace épisodique mais dévastatrice.
Organisations à soutenir :
- Danau Girang Field Centre — recherche et conservation sur le Kinabatangan, suivi des populations de nasiques
- Borneo Nature Foundation — protection des forêts de tourbières à Kalimantan
- WWF Borneo — programmes de corridors forestiers reliant les populations isolées
- Sarawak Forestry Corporation — gestion des parcs nationaux, dont Bako
3 CHOSES QUE VOUS NE SAVEZ PROBABLEMENT PAS
1. Son nez est un amplificateur acoustique. Le nez du mâle nasique n'est pas qu'un ornement sexuel — c'est un instrument. Des études par tomodensitométrie ont montré que la cavité nasale fonctionne comme une chambre de résonance qui amplifie les vocalisations du mâle, augmentant leur portée et modifiant leur timbre. Plus le nez est grand, plus le cri porte loin et plus le mâle attire de femelles. C'est l'un des exemples les plus spectaculaires de sélection sexuelle chez les primates — l'équivalent, en quelque sorte, de la queue du paon.
2. Il a les pieds palmés. Le nasique est le seul primate dont les pieds sont partiellement palmés — une membrane de peau relie partiellement les orteils, comme chez les oiseaux aquatiques. Cette adaptation, unique chez les singes, fait de lui un nageur remarquablement efficace. Il traverse des bras de rivière de 20 mètres, plonge sous l'eau pour échapper aux prédateurs et saute des branches à plusieurs mètres de hauteur pour entrer dans l'eau avec un bruit de ventre qui surprend tous les observateurs la première fois.
3. Les fruits mûrs peuvent le tuer. Le système digestif du nasique est si spécialisé pour la fermentation des feuilles que les fruits mûrs, riches en sucres simples, provoquent une fermentation excessive dans son estomac compartimenté. Le gaz qui en résulte peut provoquer un ballonnement fatal. C'est pourquoi le nasique ne mange que des fruits verts ou non mûrs — un régime que les zoos ont mis des années à comprendre, avec des taux de mortalité en captivité longtemps élevés avant que les protocoles alimentaires ne soient corrigés.
CONSEILS PHOTO ET VIDÉO
Le nasique est un sujet terrestre — ou plus précisément arboricole et riverain. Pour le plongeur qui combine séjour sous-marin et excursion en forêt, quelques règles de base.
Objectif. Téléobjectif 100-400 mm indispensable. Le nasique se tient dans la canopée à 15-30 mètres de hauteur ; même à Bako, où les distances sont courtes, un zoom puissant est nécessaire pour isoler le visage et le nez. En croisière sur le Kinabatangan, le 200-600 mm est idéal — le bateau permet d'approcher à 10-15 mètres sans déranger les animaux.
Lumière. Les meilleurs moments sont le lever du soleil (6 h-8 h, quand les groupes quittent les arbres-dortoirs) et la fin d'après-midi (16 h-18 h, quand ils y reviennent). La lumière dorée sur les pelages roux donne les clichés les plus saisissants. En milieu de journée, les nasiques se reposent dans la canopée dense — la lumière est insuffisante et les sujets immobiles dans l'ombre.
Approche. En bateau, couper le moteur et se laisser dériver. À pied (Bako), marcher lentement et en silence — le nasique est moins craintif que la plupart des primates de Bornéo, mais un mouvement brusque fait fuir le groupe entier. Les mâles dominants tolèrent généralement l'observateur tant qu'il reste au sol ; tenter de grimper ou d'agiter les bras provoque la fuite.
Erreur classique. Oublier la vitesse d'obturation. Le nasique bondit de branche en branche et saute à l'eau sans prévenir — 1/1000 s est un minimum pour figer le mouvement. En sous-bois sombre, monter en ISO plutôt que de ralentir la vitesse.



